Le deuil, une occasion de métamorphose

25/02/21

Écrivaine, psychanalyste et photographe, Lydia Flem est l’auteure de "Comment j’ai vidé la maison de mes parents" qui vient de reparaître sous la forme d’une Trilogie familiale avec "Lettres d'amour en héritage" et "Comment je me suis séparée de ma fille et de mon quasi-fils". Elle nous parle de ses parents défunts, du nécessaire travail de vide qu’elle a dû effectuer et du souvenir. Rencontre.

image01.jpg

Odile Girard : Au tout début de votre ouvrage, vous écrivez : En disparaissant, nos parents emportent avec eux une part de nous-mêmes. À votre avis, qu’ont-ils emporté de vous ? Et vous, qu’avez-vous gardé d’eux ?

 

Lydia Flem : Que savons-nous de nos parents avant notre naissance ? C'est la question que je me pose dans "Lettres d'amour en héritage". Les circonstances singulières qui ont précédé et accompagné notre venue au monde, nous cherchons à les élucider, notamment en thérapie. Nous pouvons bâtir des hypothèses mais une part de mystère demeurera toujours. Je ne sais pas ce qu'ils ont emporté de moi, mais de mon père et de ma mère, je conserve mille et une traces : des choses de la vie quotidienne comme de la vaisselle, des lampes, des vases... Les plus importantes sont immatérielles : des recettes de cuisine, des manières de vivre, des valeurs, une éthique, le souvenir de gestes. Par exemple, sans avoir le talent de couturière de ma mère, j'ai conservé le bonheur de coudre à la main. Il y a une mémoire des gestes qui s'inscrit à travers les générations, presque à notre insu, c'est très émouvant. Mes parents m'ont transmis une forme de curiosité et d'enthousiasme, ils étaient toujours prêts à apprendre, à découvrir, jusqu'à la fin de leur vie. C'est une belle leçon de jeunesse à laquelle je m'efforce de rester fidèle.

 

O.G. Si vous ne deviez citer qu’un objet que vous avez gardé de votre père ou de votre mère, lequel serait-il ?

 

L.F. Lorsque j'étais enfant, j'ai vu mon père confectionner et peindre un mobile à la manière de Calder. Aujourd'hui il flotte chez moi, et avec lui, la précision avec laquelle il l'a fabriqué, le sourire de mon père, son humour. De ma mère, je porte une bague qu'elle avait dessinée pour me l'offrir pour l'un de mes anniversaires. Ces objets condensent leur tendresse, mais aussi leur joie de vivre et leur créativité. Ces objets sont devenus mes boussoles.

 

O.G. Vider la maison de ses parents a été pour vous, je vous cite, une période d’intense catharsis. Qu’entendez-vous par là ?

 

L.F. Le premier chapitre de "Comment j'ai vidé la maison de mes parents" a pour titre "L'orage émotionnel". Tout au long du deuil, nous sommes assaillis par mille émotions et sentiments, parfois même contradictoires. Il y a de la sidération, du déni, de la colère, une immense tristesse, un sentiment d'abandon, de vide, de découragement, de la révolte, etc. Ce sont des moments de catharsis, comme dans une psychanalyse, ou même lorsqu'on regarde un film ou lit un livre, et que l'on se sent envahi de passions, de sensations fortes, qui nous agitent, nous bousculent, nous submergent. Elles doivent s'exprimer, c'est vital. Le deuil, c'est une période de réorganisation de tout notre être. C'est l'occasion de réévaluer nos priorités, nos choix de vie. C'est une grande douleur, un moment d'intensité comme on en vit que quelques-uns dans une existence, mais c'est donc aussi une chance, un moment-clé, une occasion de métamorphose.

 

O.G. Dans votre livre, vous expliquez la différence entre « léguer » et « hériter ». Vous écrivez : « Je suis pour les donations et contre les héritages. » Comment se sortir de cette contradiction puisque le résultat est le même : on se retrouve avec les affaires et les souvenirs du parent défunt à gérer.

 

L.F. Entre hériter de ses parents ou recevoir d'eux ce qu'ils ont souhaité vous léguer, il y a l'immense différence entre la loi et l'amour. Je l'explicite ainsi : "La passation d'une génération à l'autre ne devrait pas seulement aller de soi, elle devrait être un choix, une offrande, une transmission explicite, concertée, réfléchie, et non pas seulement une convention." L'amour reçu - sous forme d'objets et sous forme de souvenirs - n'est pas alors seulement à "gérer", mais à chérir. L'objet-souvenir condense l'amour qui nous lie au-delà de la vie et de la mort à nos disparus. L'objet-souvenir, aussi modeste soit-il, devient infiniment précieux parce qu'il nous donne le sentiment d'une présence. Ce sont sans doute des pensées quasi-magiques mais comment vivre sans la puissance de l'imagination ? Bien sûr, il arrive que les affaires des disparus prennent beaucoup de place, peut-être même "trop". Alors, il faut donner du temps au temps.

 

O.G. Vous parlez du travail du vide, plus loin vous écrivez que vider soulage. Vous évoquez aussi le sentiment d’être à la fois un huissier, un voleur et un pillard ! vous pouvez nous en dire plus ?

 

L.F. Beaucoup de lectrices et de lecteurs m'ont confié que mon livre les ont accompagné(e)s pendant longtemps. Le deuil - et le travail psychique qui accompagne le travail concret de "vider la maison de ses parents" demandent du temps, de la patience, du courage. Ce n'est pas un hasard si les coutumes religieuses ou traditionnelles marquent des étapes pour l'endeuillé(e) : un jour, une semaine, un mois, un an, etc. Le travail du vide commence par effrayer, tétaniser parfois, puis petit à petit, il s'apprivoise. On cesse d'être submergé(e). Bien sûr, chaque personne possède un autre tempérament, une autre généalogie, un autre rythme. Il n'y a pas de règle générale. Quelqu'un m'a raconté avoir cassé à la hache tous les meubles de ses parents, quelqu'un d'autre n'a pu toucher à rien pendant plusieurs années. Les circonstances familiales sont toutes singulières, uniques ; elles font naître des sentiments forts, réveillent des jalousies enfouies, des conflits de loyauté, des règlements de compte, etc. Il y a, en effet, des moments où le vide accable puis des moments, au contraire, où il fait du bien. Si l'on a eu des parents qui conservaient tout, même des bouts de chandelle, alors on peut connaître des moments de désespoir, remettre à demain une tache trop lourde, faire une pause. La "rose des vents" - garder, jeter, offrir, vendre - demande de prendre entre les mains chaque chose, de laisser les souvenirs et les émotions monter en soi : est-ce que j'y suis attaché(e) ?, est-ce que j'ai envie de l'emmener dans ma propre vie ? de lui offrir une nouvelle vie en l'offrant à quelqu'un d'autre ? de m'en défaire ? de le troquer contre quelque chose qui me sera plus utile ou agréable ? Bien sûr, nul n'est à l'abri de décisions erronées. Pourquoi diable me suis-je séparé(e) de ces fauteuils ?

 

O.G. Que diriez-vous des gens qui ne trient pas et préfèrent ranger et intégrer le passé de leurs parents à leur présent ?

L.F. Tout l'éventail des émotions et des réactions humaines se retrouvent dans cette étape clé de la vie. Chaque personne tente de "bricoler", à sa manière, une solution, à la fois matérielle et psychologique, possible pour elle à ce moment-là de sa vie. Si on a la chance d'avoir beaucoup de place, en effet, pourquoi ne pas tout conserver et transvaser chez soi ! De toutes les façons, on n'a pas le choix, nous devons nécessairement intégrer le passé de nos parents à notre présent.

 

O.G. Qu’est-ce que le souvenir pour vous ?

 

L.F. Immense question à laquelle on ne cessera jamais de répondre. Proust, Perec ou Virginia Woolf en ont fait des chefs-d'oeuvre. Un parfum, une bouchée, le refrain d'une chanson, une vieille photo... et voilà tout un monde qui se réveille dans la richesse de sa sensorialité comme si le passé pouvait se cueillir aujourd'hui. Je pense que nous vivons, à chaque moment de notre existence, dans un subtil mélange du passé, du présent et de l'avenir. Les souvenirs sont notre richesse intérieure.

Le livre paru au Seuil, en 2004, vient d'être réédité en poche Points, en 2020, sous la forme d'une Trilogie familiale, qui comprend également "Lettres d'amour en héritage" et "Comment je me suis séparée de ma fille et de mon quasi-fils".

https://lydia-flem.com/